Eurockéennes 2019 : le festival était sur son 31

L'heure est au bilan pour la 31e édition des Eurockéennes de Belfort qui s'étirait sur quatre jours avec 128 000 festivaliers. Des journées et soirées où l'été a bien dosé la météo. Il n'en fallait pas davantage pour se plonger avec insouciance dans des concerts enjoués...

Le festival a dû composer avec la concurrence des festivals grands comme petits qui se multiplient, qui façonnent le paysage du spectacle vivant mais réduisant encore le peu de ce qu'ils peuvent avoir de coudées franches que laissent les difficultés. Pas facile d'offrir un line up original d'une année à l'autre. Pourtant un certain nombre de festivals ont été annulés cette année ou peinent à remplir. Ça n'a pas été le cas des Eurockéennes dont la fréquentation reste assez constante. L'intérêt de poursuivre des objectifs de fréquentation réside dans une volonté d'investissements : "Tout ce qui rentre en plus nous le réinvestissons soit dans les Eurocks, soit dans nos projets annexes", concède Kem Lalot, programmateur des Eurockéennes, que nous avons interrogé. Nonobstant les écueils dont la France n'a pas l'exclusivité du chamboule tout - l'Allemagne et l'Angleterre ne sont pas épargnées, - les Eurockéennes conservent une aura. Le directeur, Jean-Paul Roland, jouit d'un festival qui s'affaire toute l'année par le biais de l'association Territoire de Musique et avec des collaborateurs. Même si la saison se lance concrètement en décembre pour construire le programme, l'élaboration des Eurockéennes s'appuie sur des laboratoires musicaux tels que le festival Génériq. Il y a également un regard test sur la salle de la Poudrière de Belfort ou encore une coopération transfrontalière (franco-suisse) appelée Opération Iceberg. "En programmant à Génériq des découvertes repérées un peu partout, on peut voir si elles tiennent la route à pouvoir se produire sur une scène plus importante", concède Kem. Le groupe doit être en capacité de jouer devant cinq mille personnes, équivalent à la jauge de la plus petite scène des Eurockéennes.  

Pour Mathieu Pigasse, président de Territoire de Musique, qui régit le festival belfortain,  "Ce qui fait le succès des Eurockéennes tient sur les fondements de leur identité". Ces derniers constituent un moment de communion indéniable entre différents milieux sociaux et géographiques. En témoignent les minutes de jump impulsées notamment par les membres foutraques de Salut C'est Cool, d'Interpol, de quelques sulfureux musiciens metal... L'engouement est dynamiser par le brassage des groupes où une simultanéité déploie la foule. Un groupe effectuant sa prestation en même temps qu'un autre de style différent joue sur la scène voisine semble demeurer un atout. Cette année la programmation s'est voulue plutôt tranchée. Sa confection a désormais reposé sur les seules épaules de Kem Lalot, mais ce dernier revendique la consultation. Sur une base éclectique, le programmateur a effectué des recherches approfondies dans les styles qu'il maîtrise moins, comme le hip hop. Ce courant a été bien représenté aux Eurockéennes 2019. "J'ai écouté beaucoup de choses, vu beaucoup de concerts, pris pas mal de renseignements chez des amis spécialisés", nous explique-t-il. Et de poursuivre que "cela m'a permis de rebondir sur des artistes hip hop de maintenat". Le plaçage de créneaux et sur telle ou telle scène n'est pas si simple. Certains fans regretteront que le rappeur Ninho n'ait été proposé sur la Grande scène ou, plus encore, que The Smashing Pumpkins, pour leur unique date française de la tournée, se retrouvent à jouer le dimanche soir à minuit.
 
La communion dont parlait Mathieu Pigasse en conférence de presse passait par des instants qu'il juge "uniques", où des artistes ont invité des gens du public à les rejoindre sur scène. Ce fût le cas de Frank Carter. Il a partagé une chanson avec son guest anonyme. Alpha Blondy a, pour sa part, proposé un peu de la scène à une personne en fauteuil roulant. Et le chantre du reggae ivoirien d'illustrer l'état d'esprit d'unité à travers un concert mêlant puissance vocale, inédite chez lui, et une sorte de force spirituelle motivée par le propos.
 
Parmi les contraintes, l'augmentation des cachets demandés par les artistes. La surenchère tient au déplacement des intérêts musicaux, étiolés dans les supports d'écoute industriels au bénéfice du live. Lors d'une conférence de presse donnée deux heures après leur prestation sur la Grande scène des Eurockéennes ce 6 juillet, les Mass Hystéria ont mis les pieds dans le plat assurant sans détours que les radios mainstream diffusent rarement des titres de leur groupe (ou alors dans des émissions spécialisées, ndlr). Le mode concert ouvre un espace de liberté dont les Eurockéennes renforcent un aspect récréatif. Les festivaliers auront pu se laisser emporter sur de succulents solos de guitare qui tendent à revenir en force dans les concerts noisey. De l'inusable slash aux invétérés Stray Cats en passant par Underground System de façon plus surprenante, et même parfois chez Alpha Blondy, les glissades de doigts ont fait preuve de cette expression libre. Il s'agit d'une marge de manœuvre que ne lâchent plus les studios d'enregistrement, à cause du modèle économique de l'industrie du disque.

Le public des Eurockéennes rajeunit. À l'occasion d'une conversation échappée, l'on pouvait capter des propos symptomatiques : "Quand on aura cinquante ans et que nos enfants iront aux Eurocks, on pourra leur raconter nos années ici", projetait une jeune femme enthousiasmée par l'événement à sa binôme.
 
Fred D Rico

 

le 18 juillet, 2019
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