Quand la Chine se forme à Ornans

Nombreux sont ceux qui ont aperçu dans les rues d’Ornans des groupes de personnes d’origine asiatique vêtues de combinaison de travail. Et nombreux encore sont ceux qui, forts de se questionner sur leur présence, ont partagé spontanément l’inquiétude des salariés d’Alstom face aux collaborations sino-françaises. Si de récents articles dans la presse quotidienne locale font état de cette appréhension, aucun n’explique en quoi consiste clairement ces échanges ou en d’autres termes, ce que signifie aujourd’hui le "transfert de technologie".

 



Reconnu comme centre d’excellence mondial dans le domaine de la fabrication de moteurs et d’alternateurs au sein du groupe Alstom, le site d’Ornans rassemble des procédés de fabrication de pointe et des savoir-faire uniques. Depuis le début des années 90, face à la mondialisation des marchés, la négociation des contrats exports inclut la fabrication d’une partie de la production sur le sol du client. Les discussions portaient alors sur quelques pourcents de la production fabriqués à l’étranger tandis que ce taux peut aujourd’hui s’élever à 80%. Un chiffre qui parait particulièrement élevé mais qu’il est nécessaire de contextualiser, comme l’explique Philippe Mathiot du secteur transfert de technologie d’Ornans : « Sur l’un des derniers contrats établi avec la Chine concernant la construction de moteurs de traction, ce qu’il faut savoir, c’est qu’on ne pourrait pas fabriquer en France la totalité de la commande. Ou il faudrait pour y répondre construire quatre ou cinq usines comme la nôtre».
Le transfert de technologie ou autrement dit transfert de compétence a été sollicité en premier lieu par les clients européens (Hollande, Espagne…) sur des produits de pointe tel que le TGV. Actuellement il concerne plusieurs secteurs d’activité d’Alstom ainsi que de nombreux pays à travers le monde, du TGV coréen en passant par les locomotives américaines.

Les étapes du transfert de technologie
Mis en place il y a une quinzaine d’années au sein d’Alstom Transport d’Ornans, le secteur « Transfert de technologie » regroupe actuellement quatre employés. L’un d’entre eux, Gérald Pescia, réside actuellement en Chine dans le cadre du programme lié à la création de la Joint Venture (JV) avec l’entreprise chinoise Yong-Ji. Cette JV, société à deux actionnaires dont Alstom est majoritaire, est rattachée au site d’Ornans. A ce titre, une cinquantaine d’ouvriers, de techniciens et de responsables chinois se sont rendus à Ornans au cours des mois de septembre et d’octobre derniers afin de suivre une formation sur la fabrication de moteurs de locomotives, première étape dans le transfert de technologie.
Spécialisés dans des métiers cousins au ferroviaire mais n’ayant pas d’expérience comparable à leurs homologues français, ces personnes ont suivi des stages approfondis correspondant aux différentes étapes du processus de fabrication. Chaque groupe constitué de 4 stagiaires a été formé sur un des maillons de la chaîne de production : fabrication du rotor, du stator, des bobines, phase d’imprégnation ou encore phase montage.
La seconde étape du transfert de technologie, actuellement en cours, consiste en l’assistance technique aux ingénieurs chinois sur leur site. Spécialistes et techniciens français se rendent sur place pour accompagner leurs homologues chinois dans le démarrage du processus de fabrication des moteurs de traction.

Le facteur culturel
Si Alstom dispose à la fois de l’expérience et du savoir-faire nécessaires en matière de technologie et de gestion de projets pour répondre aux attentes de ses partenaires, il est pourtant un facteur qui questionne les membres du secteur de transfert de technologie tant il peut avoir d’influence sur leur travail : le facteur culturel. Le premier des obstacles rencontré est celui imposé par la langue. Ainsi, dans le cadre de la formation des salariés de l’entreprise Yong-Ji, qui pour la grande majorité ne maîtrise pas l’anglais (langue universelle dans le domaine industriel), des interprètes chinois ont assuré la traduction du mandarin à l’anglais. Le fait de ne pouvoir communiquer directement et de devoir passer par un interprète dont la connaissance de la culture française est parfois approximative, influe sur la qualité de la communication. Par conséquent, le travail de transmission est rendu plus délicat. Le développement des marchés en Chine amènera-t-il à terme des formations en mandarin dans le domaine du transfert de technologie au sein d’Alstom ? Outre les barrières linguistiques, les formateurs sont confrontés à des situations mettant en évidence les différences culturelles, c’est-à-dire des différences dans les comportements, les valeurs ou les perceptions propres à chaque peuple et qui forgent leur identité. Ces différences se font entre autre ressentir dans la conception du travail et son organisation. Etonnés de constater les cadences de fabrication des moteurs dans l’entreprise Alstom d’Ornans, les chinois ne s’intéressent pas pour autant au processus global de fabrication mais seulement à chacune des différentes tâches qui le composent, au temps nécessaire pour les effectuer. De plus, si le nombre d’heures effectives de présence sur le lieu de travail varie considérablement d’un pays à l’autre, la productivité reste incomparable. Pas question pour les stagiaires de travailler sous stress, de répondre à plusieurs questions à la fois ou de passer d’un sujet à un autre sans transition…Les formateurs français s’adaptent à ce comportement de travail, héritage de l’ère communiste, profondément inscrit dans la culture chinoise. Car la Chine ne manque pas de volonté de travailler mais d’une régie du travail qui permette plus d’efficacité. Mais loin de venir chercher en France une vision d’ensemble d’un processus, une forme différente d’organisation, les stagiaires s’attachent à comprendre l’utilisation pragmatique d’une machine.

Des appréhensions justifiées ?
Un des facteurs de réussite de la Chine semble aujourd’hui reposer sur le transfert des compétences. Ce constat pose de nombreuses questions au niveau local, sur le site d’Ornans, mais également au niveau national. Alstom pourrait-il être victime à terme d’un effet boomerang et voir son client devenir un concurrent potentiel ? A cette question, Jérôme LeGail, technicien rattaché au secteur de technologie répond : "Si Alstom ne propose pas des solutions de transfert de technologie, d’autres entreprises le feront à sa place. Il faut être présent sur ce secteur là, c’est un moyen de travailler avec la Chine. Mais on ressent effectivement les craintes des gens. Nous essayons de les rassurer, mais il est vrai que nous n’avons pas non plus une vision à long terme. On ne sait pas ce qu’on va faire dans les 10 ans mais on construit avec eux le présent".
Laura Franco
le 08 décembre, 2006
Connectez-vous pour commenter